En 2022, 2 397 entreprises ont déclaré leurs émissions évitées au Carbon Disclosure Project, contre 1 244 dix ans plus tôt. En l’espace d’une décennie, leur nombre a ainsi quasiment doublé, et un quatrième indicateur s’invite désormais dans la conversation climat, à côté du traditionnel trio des scopes 1, 2 et 3. (source : Mapping the landscape of corporate avoided emissions accounting methodologies, Carbon Management (Taylor & Francis), 2025).
Cet indicateur, c’est le Scope 4. Le concept popularisé par le World Resources Institute en 2013, désigne les émissions de gaz à effet de serre évitées grâce à l’usage d’un produit ou d’un service moins carboné que l’alternative qui aurait existé sans lui.
Mais comment se calcule cet évitement ? En quoi diffère-t-il du Scope 3 ? Et surtout, peut-on vraiment lui faire confiance comme indicateur de performance climatique ? On vous explique tout.
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Qu’est-ce que le Scope 4 ?
Scope 1, Scope 2, Scope 3 : de quoi parle-t-on ?
Avant de plonger dans la mécanique du Scope 4, un détour par les autres scopes s’impose.
En comptabilité carbone, le terme anglais « scope » désigne tout simplement le périmètre d’émissions que l’on choisit d’intégrer dans un bilan carbone. Cette nomenclature, popularisée à la fin des années 1990 par le Greenhouse Gas Protocol (le fameux GHG Protocol, élaboré conjointement par le World Resources Institute et le World Business Council for Sustainable Development), structure aujourd’hui la quasi-totalité des méthodologies internationales de comptabilité GES, qu’il s’agisse de la norme ISO 14064-1, de la méthode Bilan Carbone® portée par l’ADEME ou encore du référentiel européen ESRS issu de la CSRD.
Trois périmètres distincts forment ce socle :
- Le Scope 1 rassemble les émissions directes générées par les sources fixes ou mobiles que l’entreprise possède ou contrôle. On parle ici de la combustion d’énergies fossiles dans les chaudières, des véhicules de la flotte interne, des fuites de fluides frigorigènes ou encore des procédés industriels hors combustion.
- Le Scope 2 porte sur les émissions indirectes liées aux énergies achetées et consommées par l’organisation. Sont concernées l’électricité, la chaleur, la vapeur et le froid. Une PME qui s’éclaire au mix électrique français déclare donc dans ce périmètre la part carbonée de cette électricité, même si la combustion physique se déroule loin de ses murs.
- Le Scope 3 balaie tout le reste, à savoir l’ensemble des émissions indirectes situées en amont et en aval de la chaîne de valeur. On y retrouve les achats de biens et services, les déplacements professionnels, le transport amont, l’usage des produits vendus, leur fin de vie ou encore les investissements financiers.
En France, le décret n° 2022-982 du 1er juillet 2022 a rendu le Scope 3 obligatoire dans le BEGES pour les organisations dont le chiffre d’affaires ou le bilan dépasse 100 M€, marquant la bascule d’un périmètre longtemps facultatif vers une véritable exigence réglementaire.
Source : Légifrance
Le scope 4 mesure les émissions évitées
Le Scope 4 est popularisé à partir de 2013 dans les travaux du World Resources Institute, notamment sous la plume de Laura Draucker, spécialiste de l’analyse de cycle de vie.
Mesurer l’impact évité
L’idée fondatrice en créant le scope 4 est de prolonger la comptabilité carbone au-delà des frontières habituelles de l’entreprise, pour rendre visible l’impact que ses produits ou ses services exercent en dehors de leur cycle de vie et de leur chaîne de valeur. On passe alors d’une logique d’inventaire (combien j’émets ?) à une logique d’impact évité (combien mes solutions permettent à mes clients ou à la société de ne pas émettre ?).
Cette particularité explique le statut singulier du Scope 4 en tant qu’il ne mesure pas des flux de GES réellement rejetés dans l’atmosphère mais une différence entre deux trajectoires, l’une réelle (avec la solution bas carbone), l’autre hypothétique (sans elle). Il est donc résolument complémentaire aux scopes 1, 2 et 3 et ne saurait s’y substituer. La règle, unanimement rappelée par le GHG Protocol, l’ADEME et la Net Zero Initiative, consiste à ne jamais soustraire ces émissions évitées du bilan carbone officiel, mais à les déclarer dans une section dédiée, à part.
Cas d’usages du scope 4
Les cas d’usage du Scope 4 couvrent un large éventail d’activités dont voici quelques exemples :
- Un fabricant de pompes à chaleur peut chiffrer les émissions évitées chez ses clients qui abandonnent une chaudière fioul
- Une plateforme de covoiturage ou de seconde main valorise la substitution à des achats neufs ou à des trajets en solo
- Un éditeur de logiciel de visioconférence quantifie les déplacements professionnels remplacés
- Un fournisseur d’énergie renouvelable estime les kWh fossiles écartés du réseau.
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Quelle différence entre scope 3 et scope 4 ?
Lors de mes missions d’accompagnement, il m’est arrivé de voir des dirigeants ranger les émissions évitées du scope 4 dans le scope 3, par simple effet de proximité numérique. Pourtant, il s’agit de deux concepts totalement distincts, que je me permets de vous redétailler succinctement ci dessous.
Quand vous comptabilisez votre Scope 3, vous additionnez des émissions qui ont réellement eu lieu, quelque part dans votre chaîne de valeur. Ces tonnes de CO₂eq sont tangibles, vérifiables, traçables via des factures, des relevés de consommation ou des facteurs d’émission moyens. Elles s’ajoutent donc mécaniquement à votre empreinte carbone.
Le Scope 4 fonctionne sur une logique opposée. Il ne compte pas ce qui a été émis, mais ce qui aurait pu l’être si votre solution n’avait pas existé. La donnée n’est plus comptable, elle devient contrefactuelle, un mot un peu compliqué mais décisif à comprendre, qui indique que l’on compare l’empreinte de votre offre à celle de l’alternative la plus probable, et que l’écart entre les deux constitue votre émission évitée.
Cette distinction a deux corollaires concrets pour vos équipes.
- D’une part, les émissions évitées (scope 4) ne peuvent jamais être déduites du total de votre bilan carbone, sous peine de basculer dans une opération comptable interdite par tous les référentiels.
- D’autre part, les niveaux d’incertitude n’ont rien de comparable : un poste Scope 3 bien renseigné peut viser une précision de l’ordre de 10 à 20 %, là où une estimation Scope 4 dépend entièrement de la solidité du scénario de référence retenu, donc d’hypothèses parfois discutables.
🙌 En résumé
Le scope 3 répond à la question « quelles émissions ai-je provoquées ailleurs ? », tandis que le Scope 4 répond à « quelles émissions ai-je permis d’éviter ailleurs ? »
Méthodologie de calcul du scope 4
Entrons dans le vif du sujet. Comment comptabiliser concrètement les émissions évitées du scope 4 ? S’il existe différents référentiels, la méthodologie est souvent la même, et peut s’avérer plutôt fiable à condition d’éviter certaines confusions.
Comment calculer les émissions évitées du scope 4 ?
Si aucune norme internationale opposable ne vient aujourd’hui cadrer la quantification des émissions évitées, il existe plusieurs référentiels proposant chacun leurs périmètres et leurs partis pris méthodologiques, que j’ai tenté de rassembler dans le tableau ci-dessous.
| Référentiel | Périmètre (ce qui est compté comme émissions évitées) | |
| GHG Protocol | Les produits bas carbone qui remplacent une alternative plus émettrice, ou qui aident un tiers à émettre moins | |
| ADEME | Les solutions et services bas carbone vendus + le financement de projets bas carbone | |
| Méthode Bilan Carbone | Les déchets valorisés, l’énergie renouvelable produite, les produits bas carbone vendus, et le financement de projets de compensation | |
| ISO 14069 | Les produits et services à faible empreinte carbone + le financement de projets de compensation | |
| Net Zero Initiative | Les solutions bas carbone vendues par l’entreprise ou par celles dans lesquelles elle investit, et sa contribution financière à des projets externes | |
Au-delà de ces variations de périmètre, la mécanique de calcul reste, dans les grandes lignes, identique d’un référentiel à l’autre.
🙌 Remarque
Une étude publiée en 2025 dans la revue Carbon Management recense 48 méthodologies différentes de quantification des émissions évitées publiées depuis 2005 !
Source : Carbone Management
Toutes les approches convergent vers la même question structurante, formulée explicitement par la méthode Bilan Carbone® : « Que se serait-il passé si ma solution n’avait pas été mise en place ? ».
Concrètement, la démarche s’articule en trois temps.
- Vous commencez par réaliser un mini-bilan carbone (scopes 1, 2 et 3) de votre produit ou service tel qu’il existe, en couvrant son cycle de vie complet (fabrication, transport, usage, fin de vie).
- Vous bâtissez ensuite, avec autant de rigueur, le bilan carbone de la solution de référence — soit la situation antérieure à votre offre, soit la moyenne pondérée des alternatives concurrentes encore présentes sur le marché.
- Vous soustrayez enfin l’un à l’autre, puis vous additionnez les résultats pour l’ensemble de vos lignes de produits, pondérés par les volumes vendus sur l’exercice.
Emissions évitées et émissions réduites, attention de ne pas confondre
En comptabilité carbone, on déteste l’à peu près ! Voilà pourquoi il me semble utile de bien poser la distinction entre émissions réduites et émissions évitées.
Les deux notions partagent un même horizon (moins de GES dans l’atmosphère) mais empruntent des chemins qui n’ont rien à voir. Les confondre, c’est s’exposer à des erreurs de reporting que la CSRD ou un commissaire aux comptes ne laisseront pas passer.
Emissions réduites
Les émissions réduites désignent une diminution effective et mesurable des GES sur le périmètre propre de l’entreprise, observée entre deux exercices, après mise en œuvre d’un plan d’action de décarbonation.
Vous remplacez votre flotte thermique par des véhicules électriques, vous isolez vos bâtiments, vous changez de fournisseur d’électricité pour un mix bas carbone : un an plus tard, votre bilan affiche moins de tonnes de CO₂e qu’auparavant. C’est l’objet du Pilier A de la Net Zero Initiative, et c’est cette donnée-là qui alimente vos objectifs de trajectoire SBTi ou votre rapport CSRD.
Emissions évitées
Les émissions évitées, à l’inverse, ne se constatent pas sur votre périmètre mais chez vos clients ou dans l’écosystème où votre solution s’insère. Elles relèvent du Pilier B. Surtout, elles ne se manifestent pas nécessairement par une baisse en valeur absolue. Le guide NZI rappelle qu’elles peuvent prendre deux visages bien distincts :
- Soit une véritable réduction d’émissions par rapport au scénario de référence, lorsque ce dernier correspond à la situation antérieure (un client qui remplace sa chaudière fioul par votre pompe à chaleur émet moins qu’avant) ;
- Soit, plus subtilement, une augmentation moins forte que ce qu’aurait été le scénario contrefactuel. Imaginons une PME en pleine croissance qui aurait, sans rien faire, doublé ses émissions, mais qui, grâce à votre offre de logiciel de pilotage énergétique, ne les augmente « que » de 30 %. Vous lui avez fait éviter la différence, sans pour autant avoir baissé son bilan dans l’absolu.
Cette nuance conditionne la nature du discours que vous pouvez tenir auprès de vos parties prenantes. Annoncer une réduction signifie démontrer un avant et un après vérifiables, sur un périmètre identifié alors qu’annoncer un évitement implique d’assumer le caractère hypothétique du scénario de référence et de documenter ses hypothèses.
🙌 Remarque
Règle d’or pour vos prochains rapports extra-financiers : les émissions réduites entrent dans le bilan carbone ; les émissions évitées restent à l’extérieur, présentées séparément avec leur méthodologie et leurs hypothèses.
Les limites du scope 4
Une dénomination aux contours flous
Le terme « Scope 4 » reste un anglicisme professionnel, utile pour la pédagogie mais dépourvu de valeur réglementaire. L’ADEME, la méthode Bilan Carbone®, la norme ISO 14069 et la réglementation française du BEGES préfèrent d’ailleurs s’en tenir à la formulation plus neutre d’« émissions évitées ».
Cette absence de cadre officiel n’aurait rien de gênant si elle ne s’accompagnait d’un effet collatéral problématique : en numérotant ce périmètre « 4 », on lui confère implicitement le même statut que les trois autres.
Or l’équivalence est trompeuse.
Les scopes 1, 2 et 3 reposent sur des inventaires d’émissions physiques, traçables, audités selon des protocoles éprouvés. Le supposé Scope 4 repose, lui, sur une construction comparative dont la solidité dépend entièrement de la qualité du scénario de référence retenu.
Une lecture plus rigoureuse consiste alors à sortir les émissions évitées du raisonnement par scopes, et à les traiter pour ce qu’elles sont vraiment, c’est à dire un indicateur de contribution positive, à inscrire dans un cadre distinct du bilan carbone réglementaire. C’est précisément l’option retenue par la Net Zero Initiative, qui sépare proprement le Pilier A (réduction de votre propre empreinte) du Pilier B (évitement d’émissions chez les autres). Aucun des deux ne dilue l’autre, et chacun se pilote avec ses indicateurs propres.
Des risques que le scope 4 soit contreproductif
Il y a des limites évidentes à l’utilisation du scope 4, qui peuvent en faire un outil contreproductif.
Le cas de Google offre un exemple particulièrement actuel.
Dans son Environmental Report 2025, l’entreprise indique que certains de ses produits fondés sur l’IA, notamment Google Maps, Nest ou Green Light, auraient permis d’éviter 26 millions de tonnes de CO₂e en 2024. Ce chiffre est mis en regard de son empreinte carbone totale, évaluée à 11,5 millions de tonnes de CO₂e la même année.
La lecture immédiate pourrait laisser penser que Google “évite” plus d’émissions qu’elle n’en génère, puisque le volume d’émissions évitées annoncé est supérieur à son empreinte carbone annuelle (spoiler : ce n’est pas le cas !).

Cette conclusion repose sur un raisonnement contrefactuel fragile. Elle suppose, par exemple, que les utilisateurs de Google Maps auraient choisi un itinéraire plus émetteur sans recommandation “économe”, ou que les villes utilisant Green Light n’auraient pas optimisé leurs feux autrement. Autrement dit, les réductions affichées dépendent d’un scénario hypothétique difficile (voire impossible) à vérifier.
Le problème est donc que ces émissions évitées sont rapprochées des émissions réellement produites par l’entreprise, comme si elles pouvaient se neutraliser. Or Google signale aussi une hausse de ses émissions, portée notamment par ses infrastructures et l’IA.
Cela illustre la dérive contre laquelle je vous mettais en garde au paragraphe précédent. Présenté isolément, comme un complément éclairant à l’effort de réduction propre, le Scope 4 reste un cap utile pour piloter l’écoconception et orienter les modèles d’affaires. En revanche, lorsqu’il est présenté comme une compensation de l’empreinte réelle, il glisse vers l’outil communicationnel, voire vers le greenwashing caractérisé.
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A retenir sur le scope 4
aucun
Le Scope 4 est-il obligatoire ?
Non. Le Scope 4 n’est pas un périmètre réglementaire obligatoire au même titre que les scopes 1, 2 et 3. Il s’agit d’un indicateur complémentaire permettant d’estimer les émissions évitées grâce à un produit, un service ou une solution.
Peut-on déduire le Scope 4 de son bilan carbone ?
Non. Les émissions évitées doivent être présentées séparément du bilan carbone. Elles ne peuvent pas être soustraites aux émissions des scopes 1, 2 et 3.
Quelle différence entre Scope 3 et Scope 4 ?
Le Scope 3 comptabilise des émissions réellement générées dans la chaîne de valeur. Le Scope 4 estime des émissions qui auraient pu avoir lieu dans un scénario de référence sans la solution étudiée.
Le Scope 4 peut-il être du greenwashing ?
Oui, s’il est présenté comme une compensation ou une neutralisation des émissions réelles de l’entreprise. Il devient pertinent lorsqu’il est documenté, séparé du bilan carbone et accompagné d’hypothèses transparentes.


