ISSB, IFRS S1, IFRS S2… Derrière ce jargon technique se cache pourtant un enjeu bien concret : la manière dont votre entreprise va, demain, rendre des comptes sur sa performance durable aux yeux des investisseurs du monde entier.
Né en 2021 en marge de la COP26, l’ISSB s’impose peu à peu comme LE référentiel de reporting extra-financier à connaître, aux côtés de la CSRD. Alors, simple effet de mode réglementaire ou virage à anticiper sérieusement ? Décryptage complet, sans jargon inutile, pour y voir clair.
Origine et contexte de création
Remontons un peu le fil. Nous sommes en novembre 2021, à Glasgow, en pleine COP26. Pendant que les chefs d’État négocient les grands équilibres climatiques, une autre bataille se joue en coulisses : celle du langage comptable. C’est là que la Fondation IFRS annonce la création de l’ISSB : l’International Sustainability Standards Board.
Pourquoi ce moment précis ? Parce que le G20 et les marchés financiers réclamaient depuis des années un cadre unifié pour évaluer la performance durable des entreprises. Chaque investisseur devait jusqu’alors jongler avec une mosaïque de référentiels ESG, souvent redondants et rarement comparables d’un pays à l’autre. L’ISSB est né de cette exaspération, avec une mission claire : offrir un socle commun et fiable à l’échelle mondiale.
Plutôt que de partir de zéro, la Fondation IFRS a fait le choix de s’appuyer sur l’existant. L’ISSB a ainsi absorbé le travail de plusieurs organismes pionniers : la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures), le SASB pour ses standards sectoriels, le CDSB (Climate Disclosure Standards Board), et la Value Reporting Foundation. Ces structures ont depuis été intégrées à l’ISSB, qui en a hérité la doctrine.
Cette filiation explique pourquoi les entreprises qui suivaient déjà la TCFD ou le SASB retrouveront une architecture familière dans les normes ISSB, ce qui allège le travail de bascule.
Sur le plan institutionnel, l’ISSB opère sous l’égide de l’IFRS Foundation, qui élabore depuis plus de vingt ans les normes comptables IFRS utilisées dans plus de 140 pays. Ce rattachement lui confère une rigueur méthodologique proche de celle du monde comptable.

À sa tête depuis janvier 2022 : Emmanuel Faber, ancien PDG de Danone. Son profil de dirigeant industriel, à la fois rompu aux exigences financières et aux enjeux de durabilité, en a fait un choix stratégique. Faber plaide depuis pour un langage comptable commun, capable de mettre fin à la prolifération des indicateurs ESG.
🎙️A écouter
Interrogé sur France Inter, dans l’émission On n’arrête pas l’éco, Emmanuel Faber a résumé l’ambition de l’ISSB en une phrase : construire « un langage comptable avec des indicateurs climat, qui soit commun à tous », pour en finir avec la prolifération des indicateurs ESG. Avec Emmanuel Faber, président de l’ISSB | France Inter
Le rôle et les objectifs de l’ISSB
Avant l’ISSB, le paysage du reporting extra-financier, chaque pays, chaque secteur, chaque investisseur institutionnel avait un peu son propre langage pour parler de durabilité. L’ISSB s’est donné pour mission de mettre fin à cette fragmentation en proposant une base de référence unique, une sorte de dénominateur commun applicable partout.
Concrètement, l’objectif premier est de fournir aux investisseurs des données comparables, fiables et surtout utiles à la décision. Un gestionnaire d’actifs qui compare deux entreprises de secteurs proches doit pouvoir s’appuyer sur des indicateurs homogènes, sans avoir à retraiter des heures durant des rapports rédigés selon des logiques différentes.
L’ISSB ne cherche pas non plus à imposer un cadre isolé de tout le reste. Il vise plutôt l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité à dialoguer avec les normes nationales et régionales déjà en place. C’est un point souvent mal compris : l’ISSB ne se substitue pas aux réglementations locales, il vient s’y articuler.
🗒️À noter
Cette nuance a son importance pour une entreprise française : suivre les normes ISSB ne dispense en rien des obligations réglementaires en vigueur en France ou en Europe. Les deux logiques coexistent, elles ne se remplacent pas.
Autre spécificité à garder en tête : l’ISSB cible en priorité les acteurs des marchés financiers, à la différence de cadres plus larges comme la GRI (Global Reporting Initiative), qui s’adresse à un public plus étendu incluant salariés, ONG et collectivités. L’ISSB, lui, parle d’abord aux investisseurs et aux analystes financiers.
Les normes IFRS S1 et IFRS S2 : que contiennent-elles ?
IFRS S1, le socle général de durabilité
L’ISSB a dévoilé sa première norme phare en juin 2023 : IFRS S1, entrée en vigueur le 1er janvier 2024. Elle marque le vrai coup d’envoi opérationnel de l’ISSB.
Sa grande force : un caractère agnostique au secteur. Contrairement à des référentiels très sectorisés comme le SASB, IFRS S1 s’applique à toutes les activités, de l’industrie lourde aux services numériques. Cette universalité facilite la comparabilité, mais impose aussi un travail d’adaptation propre à chaque entreprise.
Ce que la norme impose concrètement :
- La gouvernance des enjeux de durabilité : qui pilote ces sujets ? Le conseil d’administration est-il informé, voire décisionnaire ? Ces questions, autrefois cantonnées à un service RSE isolé, doivent désormais remonter jusqu’aux instances dirigeantes.
- Une analyse de matérialité financière : évaluer dans quelle mesure les enjeux de durabilité impactent la trésorerie, le coût du capital ou l’accès au financement. Une usine exposée à un risque d’inondation devra par exemple en mesurer les conséquences sur sa valorisation.
- Une architecture en quatre piliers, héritée de la TCFD : gouvernance, stratégie, gestion des risques, indicateurs et objectifs. Une structure déjà familière aux entreprises qui pratiquaient le reporting climat.
La matérialité financière est le point le plus structurant, et le plus débattu, de toute la démarche ISSB. Elle conditionne ce qui doit être divulgué : seuls les enjeux ayant un effet démontrable sur la performance financière entrent dans le périmètre du reporting.
Dernier point à garder en tête : IFRS S1 ne fonctionne jamais seule. Son application est indissociable de celle d’IFRS S2, détaillée juste après. Les deux normes forment un binôme, l’une posant le cadre général, l’autre approfondissant le volet climatique.
IFRS S2, le volet climat
Si IFRS S1 pose le cadre général, IFRS S2 s’attaque à un sujet précis et particulièrement scruté par les investisseurs : le climat. Publiée elle aussi en juin 2023 et applicable depuis janvier 2024, cette norme demande aux entreprises un exercice de transparence poussé sur leur exposition climatique.
Ce qu’elle exige concrètement :
- Les émissions de gaz à effet de serre sur les scopes 1, 2 et 3. Les scopes 1 et 2 sont désormais bien connus des entreprises engagées dans une démarche carbone. Le scope 3, en revanche, reste souvent le plus compliqué à cerner : il englobe toute la chaîne de valeur, des fournisseurs jusqu’à l’utilisation des produits par les clients.
- Deux familles de risques climatiques. D’un côté, les risques physiques : inondations, sécheresses, tempêtes, tout ce qui peut endommager directement des actifs. De l’autre, les risques de transition : ceux liés à l’évolution des réglementations, des technologies ou des attentes du marché vers une économie bas carbone.
- Le prix interne du carbone, lorsque l’entreprise en a mis un en place. Cet outil, qui valorise fictivement chaque tonne de CO2 émise pour orienter les décisions internes, doit être rendu public s’il existe, avec son montant et son mode d’application.
- L’usage de crédits carbone, avec le type de crédit utilisé et le processus de validation par un tiers indépendant. Un point sensible, tant les critiques sur la fiabilité de certains programmes de compensation se sont multipliées ces dernières années.
- Le lien entre rémunération des dirigeants et objectifs climatiques, lorsque ce lien existe. Une manière d’ancrer la question climatique jusque dans les comités de rémunération, et plus seulement dans les services RSE.
Attention à ne pas sous-estimer les risques de transition. Une entreprise très dépendante d’énergies fossiles peut se sentir à l’abri des risques physiques tout en étant, en réalité, largement exposée à une dévalorisation de ses actifs si la réglementation climatique se durcit.
ISSB, CSRD, GRI, SASB : comment s’y retrouver ?
Matérialité simple vs double matérialité
C’est LE point de friction entre l’ISSB et les référentiels européens. Tout tourne autour d’une notion technique mais lourde de conséquences : la matérialité.
L’ISSB retient ce qu’on appelle la matérialité financière simple.
En clair, seul compte l’impact des enjeux de durabilité sur l’entreprise elle-même : ses flux de trésorerie, son coût du capital, sa valorisation. La CSRD, elle, va plus loin avec la double matérialité, en demandant aussi d’évaluer l’impact de l’entreprise sur l’environnement et la société.
Deux logiques, résumées dans ce tableau :
| Critère | ISSB (IFRS S1/S2) | CSRD (ESRS) | |
| Type de matérialité | Financière simple | Double (financière + impact) | |
| Public visé | Investisseurs, marchés financiers | Investisseurs et parties prenantes élargies | |
| Question posée | L’enjeu durable affecte-t-il l’entreprise ? | L’enjeu durable affecte-t-il l’entreprise, et l’entreprise affecte-t-elle l’enjeu ? | |
| Caractère contraignant en France | Volontaire | Obligatoire | |
« La nature, à commencer par le climat, est représentée par le biais des services qu’elle procure aux entreprises, en termes de gains ou de risques sur la productivité. » Une critique formulée par plusieurs chercheurs en comptabilité écologique après la nomination d’Emmanuel Faber à la tête de l’ISSB.
Cette limite s’est d’ailleurs cristallisée très concrètement en avril 2026. Malgré une requête collective d’experts réclamant une norme obligatoire sur la nature et la biodiversité, l’ISSB a tranché en faveur d’un simple guide non contraignant. Un choix qui confirme, pour ses détracteurs, le manque de responsabilité explicite de l’ISSB sur les enjeux environnementaux qui ne se traduisent pas immédiatement en risque financier.
Conséquence très concrète pour vous : être conforme à l’ISSB ne signifie absolument pas être conforme à la CSRD, et inversement. Une entreprise qui coche toutes les cases IFRS S1 et S2 peut très bien se retrouver hors des clous sur ses obligations CSRD, faute d’avoir traité la matérialité d’impact.
Adoption internationale et impact pour les entreprises
Où en est l’adoption de l’ISSB dans le monde ?
Passons maintenant à la question qui intéresse le plus les dirigeants pragmatiques : est-ce que tout ça reste théorique, ou ça avance vraiment ? La réponse est sans appel. L’adoption de l’ISSB s’accélère nettement depuis 2024, et le mouvement s’est même accéléré courant 2026.
Selon les derniers relevés de l’IFRS Foundation, on est aujourd’hui bien au-delà de la vingtaine de juridictions annoncée initialement. Une trentaine de pays ont désormais adopté les normes ISSB ou entamé des démarches concrètes en ce sens, représentant à eux seuls plus de la moitié du PIB mondial et une part significative de la capitalisation boursière planétaire.
Concrètement, qui a déjà sauté le pas ? Le Royaume-Uni, le Brésil, le Nigéria, la Turquie, le Costa Rica et le Sri Lanka figurent parmi les premiers à avoir acté l’adoption des IFRS S1/S2, chacun avec ses propres modalités et calendriers. Certains ont opté pour une application intégrale, d’autres pour une adoption progressive en commençant par IFRS S2 uniquement.
Le rythme d’adoption reste très hétérogène d’un pays à l’autre. Certains rendent les deux normes obligatoires immédiatement, d’autres laissent une période de transition, et d’autres encore ne les rendent contraignantes que pour les grandes entreprises cotées. Mieux vaut vérifier au cas par cas avant de tirer des conclusions hâtives sur votre situation
D’autres juridictions avancent plus prudemment, via des consultations en cours. C’est le cas du Canada, du Japon et de Singapour, qui étudient encore les modalités précises d’une éventuelle intégration réglementaire.
Les États-Unis, eux, suivent le dossier d’un œil attentif, notamment à travers les débats internes à la SEC sur les obligations de divulgation climatique.
Quels bénéfices et quels risques pour les entreprises ?
Après ce tour d’horizon réglementaire, revenons à une question plus terre-à-terre : qu’est-ce que l’ISSB change concrètement pour votre entreprise, en bien comme en moins bien ?
Côté bénéfices, le premier est assez évident : une meilleure comparabilité et une crédibilité renforcée auprès des investisseurs internationaux. Un fonds d’investissement basé à Singapour ou à Londres retrouvera dans votre reporting des indicateurs qu’il connaît déjà, ce qui facilite mécaniquement la confiance et, potentiellement, l’accès à des financements.
Se préparer dès maintenant permet aussi d’anticiper des obligations réglementaires qui, dans bien des juridictions, ne sont encore que des intentions. Autant prendre de l’avance plutôt que de se retrouver au pied du mur le jour où l’adoption devient obligatoire chez vous ou chez l’un de vos clients étrangers.
🎯Bon à savoir
Anticiper l’ISSB, c’est aussi se donner une longueur d’avance face à des concurrents encore timides sur la transparence ESG. Dans un contexte où les investisseurs commencent à trier les dossiers sur ce critère, ce n’est pas un détail cosmétique.
Mais soyons honnêtes, tout n’est pas rose. Le principal risque, pour les groupes déjà soumis à la CSRD, c’est la complexité accrue d’un double reporting. Jongler entre matérialité simple et double matérialité, entre datapoints ISSB et ESRS, demande du temps, de la méthode, et souvent un accompagnement externe pour ne pas s’y perdre.
Il y a aussi un coût de mise en conformité qui ne doit pas être sous-estimé : collecte de données parfois éparpillées dans plusieurs systèmes, mise en place d’une gouvernance dédiée, formation des équipes finance et RSE à un vocabulaire encore nouveau pour beaucoup.
Enfin, il faut garder à l’esprit une limite structurelle propre à l’ISSB, déjà évoquée plus haut : une action climatique ne devient réellement prioritaire, dans cette logique, que si elle a un impact financier direct et démontrable. Une entreprise qui voudrait aller plus loin sur sa responsabilité environnementale, au-delà de ce que l’ISSB exige, devra le faire par choix stratégique, pas par obligation normative.
Comment une entreprise peut-elle se préparer à l’ISSB ?
Les étapes clés de mise en conformité
Reste la question pratique entre toutes : par où commencer, concrètement, quand on décide de se préparer à l’ISSB ?
- Faites un état des lieux honnête de votre maturité ESG actuelle. Utilisez-vous déjà des référentiels comme la GRI, le SASB ou le CDP ? Si oui, une bonne partie du travail de collecte existe déjà, il ne reste qu’à la reformater. Si non, autant le savoir dès le départ plutôt que de découvrir l’ampleur du chantier en cours de route.
- Identifiez précisément les écarts entre votre reporting existant et les exigences des normes IFRS S1 et S2. C’est ce qu’on appelle une gap analysis : un diagnostic point par point qui évite de partir dans toutes les directions à la fois.
- Structurez une gouvernance dédiée, avec un droit de regard formel du conseil d’administration sur les enjeux de durabilité. Ce n’est plus un sujet cantonné à un poste isolé, c’est un sujet qui doit remonter jusqu’aux instances de décision.
- Fiabilisez la collecte de données sur les scopes 1, 2 et 3. C’est souvent le point le plus chronophage de tout le processus, en particulier pour le scope 3, qui implique de solliciter des données auprès de fournisseurs parfois peu coopératifs ou mal outillés.
- Définissez des objectifs de réduction clairs, absolus ou relatifs, assortis d’un calendrier précis. Un objectif vague du type « réduire nos émissions » ne suffit plus : l’ISSB attend des cibles chiffrées, datées et suivies dans le temps.
- Appuyez-vous sur un accompagnement externe pour sécuriser la cohérence entre l’ISSB, la CSRD et les autres référentiels que vous suivez peut-être déjà. Vu la complexité croissante de ce paysage normatif, tenter de tout gérer seul en interne expose à des erreurs coûteuses à corriger plus tard.
👉Remarque
Sautez rarement l’étape 2, même sous pression de calendrier. Se lancer directement dans la collecte de données sans gap analysis préalable mène souvent à recueillir des informations qui, au final, ne correspondent pas vraiment à ce qu’attend l’ISSB.
C’est précisément là qu’intervient Consultis Environnement. Nos experts en mesure d’impact et en démarches RSE réalisent des audits et des gap analysis sur mesure, vous accompagnent dans la structuration de votre reporting extra-financier, et forment vos équipes pour qu’elles maîtrisent durablement ces exigences.
Vous souhaitez faire le point sur votre situation face à l’ISSB et à la CSRD ? Parlons-en avec nos consultants.
A retenir sur l’ISSB
aucun
Qu’est-ce que l’ISSB ?
L’ISSB (International Sustainability Standards Board) est un organisme créé en novembre 2021 sous l’égide de la Fondation IFRS, dont la mission est de proposer un socle commun mondial pour le reporting de durabilité des entreprises. Il a publié en juin 2023 deux normes phares, IFRS S1 (cadre général) et IFRS S2 (volet climatique), applicables depuis janvier 2024.
Que contiennent les normes IFRS S1 et IFRS S2 ?
IFRS S1 impose aux entreprises de reporter sur leur gouvernance des enjeux de durabilité, leur analyse de matérialité financière et leur gestion des risques, selon une architecture en quatre piliers héritée de la TCFD. IFRS S2 approfondit le volet climatique en exigeant la divulgation des émissions sur les scopes 1, 2 et 3, des risques physiques et de transition, du prix interne du carbone et du lien entre rémunération des dirigeants et objectifs climatiques.
L’ISSB est-il obligatoire en France ?
Non, en France les normes ISSB restent volontaires. Les obligations contraignantes relèvent de la CSRD et des ESRS pour les entreprises éligibles. En revanche, une trentaine de pays ont déjà adopté ou engagé l’intégration des normes ISSB, représentant plus de la moitié du PIB mondial, ce qui les rend incontournables pour les groupes opérant à l’international.
Comment une entreprise peut-elle se préparer à l’ISSB ?
La démarche commence par un état des lieux de la maturité ESG existante, suivi d’une gap analysis pour identifier les écarts avec les exigences IFRS S1 et S2. Les étapes suivantes sont la structuration d’une gouvernance dédiée remontant jusqu’au conseil d’administration, la fiabilisation des données sur les trois scopes, et la définition d’objectifs de réduction chiffrés et datés.


